
Le Courrier
by Bertrand Tappolet
"DANSE - A la Salle des Eaux-Vives, à Genève, Foofwa d'Imobilité et Boris Charmatz interrogent l'héritage de Merce Cunningham. Passionnant.
Sur la corde raide entre patrimoine fait de virtuosité géométrique et expérimentation, le chorégraphe et danseur français Boris Charmatz fait le funambule. Pour son 50 ans de danse, ce soir et demain soir à la Salle des Eaux-Vives, à Genève, l'artiste réactive la mémoire de trois cents photographies (créations et portraits) tirées de l'ouvrage Merce Cunningham, un demi-siècle de danse. Son opus hybride reste fidèle à l'art de Cunningham fait de continuités et de ruptures, tout en explorant son travail sur les transitions entre deux mouvements distincts. «Les rires et souffles entendus sont contenus dans ces instantanés si emplis de mouvements», souligne l'artiste. La succession, la synchronie et l'interruption ne cessent de s'y échanger. Le corps s'inscrit dans un jeu de construction et de déconstruction, où la corporéité ne cesse de se «tisser» et se «détisser», selon l'expression de la chorégraphe Simone Forti.
Accompagnée du remix des partitions musicales des créations originelles, de Satie à Varese en passant par Cage, l'iconographie est reprise sous forme de tableaux vivants, selon le procédé du flip book, sorte de photomaton animé. Sur scène, en justaucorps, d'anciens interprètes de Cunningham. Le dispositif, lui, peut faire songer au travail de Muybridge, célèbre pour ses décompositions photographiques du mouvement, à la fin du XIXe siècle. Mêlant drôlerie et esprit frondeur propres à Cunningham, Charmatz respecte la présentation diachronique par décade du livre.
On retrouve ici la danse comme combinaison de positions, les rehauts sur demi-pointes, les sauts à l'unisson, ou les chutes violentes de Winterbranch (1964). Des équilibres vertigineux, des entrées qui permettent de recomposer le groupe en ensembles. Le passage des aplats bidimensionnels photos à la 3D de corps en volumes sur le plateau dessine un sidérant morphing et une forme de capture du mouvement que ne renierait pas le cinéaste James Cameron.
Au même endroit, ce soir et demain soir, le Genevois Foofwa d'Imobilité – interprète sept ans durant chez Merce Cunningham – conçoit son poignant et impeccable Musings tel un «duo solitaire». Par le filtre d'une remarquable partition lumière mouvante, en partie aléatoire, réalisée en volume à la palette graphique, Musings suggère la palpitation d'ombres tutélaires: celles du binôme Cage-Cunningham.
Foofwa s'est souvenu que Merce est d'abord plasticien. Il s'inscrit en tons fauves à même la peau une composition inspirée des combine paintings de Rauschenberg, témoins de la surabondance des images que la TV du peintre, perpétuellement allumée, lui envoyait. Segmentée en cinq parties fondues au noir, la danse s'initie par les préludes aux répétions chers à Merce Cunningham: «Position, rideau» et signal sonore du chronomètre. La fin, elle, égrène, des années aux minutes, le temps d'une vie qui s'est arrêtée le 29 juillet dernier. Passant par sa voix des éclats de partitions signés Cage, Foofwa aboutit à une forme de sculpture musicale si bien décrite par Duchamp dans Marchand de sel.
A l'évocation de l'attrait de Merce pour les claquettes, les évolutions de Fred Astaire au coeur de musicals et ces duos cunninghamiens étrangement proches des danses de salon, voire de cour, succède le parcours du danseur étasunien chez Martha Graham. Le corps de Foofwa retrouve l'accent porté sur la respiration, l'expressivité dramatique du mouvement, le caractère passionnel du geste. Un univers émotionnel exacerbé, qui trahit bien la plongée en apnée dans les tréfonds de soi, dans ce jeu entre tension et libération de l'énergie.
Alors que la quatrième séquence reprend certaines parties du long solo que Foofwa interprétait dans Enter (1992), une autre partie module le déséquilibre et la chute. Elle rapatrie l'intensité névrotique de la dernière séquence de Place (1966). Fofwa cherche ici de nouveaux rapports à l'aléatoire. «Partir du corps avec le déséquilibre permet une ouverture vers le chaos et le hasard. Pressentir le travail du tandem Cage-Cunningham sur le hasard puis suivre une idée laissée en friche et voir où cela mène.» Le résultat emporte une conviction enjouée. I
Note : Salle des Eaux-Vives, 82-84 rue des Eaux-Vives, Genève, ce soit et demain soir à 20h30. Rés: tél: 022 320 06 06."